« La lecture nous donne un endroit où aller lorsque nous devons rester où nous sommes » – Mason Cooley
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lundi 4 juillet 2016

Défi écriture - Faites vos jeux !


Plusieurs fois par an, l'équipe d'animation du forum CoCyclics organise des défis d'écriture pour les membres qui ont un projet en cours de rédaction (et présenté sur le forum). La consigne est simple : respecter le thème du défi et limiter sa participation à 5.000 signes. Sur le blog, je poste la version longue de ce défi.  

Ce que j'apprécie dans ces défis d'écriture, c'est qu'ils nous permettent de sortir de nos personnages du cadre de notre roman, de leur inventer des aventures et de nous plonger dans des réalités alternatives qui repoussent les frontières de notre projet. 

L'écriture sous contrainte a tendance à stimuler mon imagination ; et je dois dire qu'avec ce dernier défi, je me suis beaucoup amusée. Vraiment beaucoup. Et cela faisait longtemps que je n'avais pas écrit avec autant de légèreté. Le ton du défi vous paraîtra peut-être différent de ce que j'écris d'habitude, mais je ne sais pas trop. Je ne me rends pas bien compte.   

« En cet été qui s'annonce, accordons donc une pause à nos héros surmenés, las de sauver (ou de chercher à détruire) le Monde/l'Humanité/l'Univers. Pour ce nouveau défi, nous vous proposons comme thème : les jeux. Aussi bien dans leur dimension ludique (...) que dans leur dimension sportive. Dites nous tout sur les us et coutumes ludiques de vos mondes. » (Défi proposé par l'équipe des capes violettes de Cocyclics)



Les deux Amazones bondirent du sol à quelques fractions de seconde d’intervalle. Elles s’élancèrent l’une vers l’autre avec une hargne et une énergie décuplées par les acclamations enfiévrées de la foule. Au dernier moment, la plus massive pivota d'un quart de tour et assena un puissant coup de bouclier à son adversaire. La deuxième combattante se retrouva propulsée au sol et les vivats enflammés des spectateurs redoublèrent d'intensité.
— Vous me devez dix pièces d'argent, Mère.
Depuis l'estrade royale, Idril exultait sans retenue du triomphe de sa favorite.
— Le combat n'est pas encore terminé, jeune fille.
La reine désigna l'arène d'un signe du menton, les lèvres ourlées d'un petit sourire moqueur. Idril fit volte-face et découvrit que la guerrière s'était relevée. De contrariété, elle frappa du poing la rambarde en chêne et mêla sa voix aux clameurs de la foule. Lentement, la favorite fit un pas de côté, puis un autre et encore un autre. Sans la lâcher du regard, elle tourna autour de son adversaire comme un fauve prêt à bondir sur sa proie. En guise de provocation, elle fit rouler ses omoplates et tournoyer son épée. Son ennemie y répondit en cognant par trois fois son arme contre son bouclier, déchaînant une nouvelle salve d'ovations parmi les spectateurs. La favorite poussa un cri rageur et chargea avec toute la férocité et la brutalité dont était capable une Amazone. L'acier rencontra l'acier. Et tandis qu'elle s'apprêtait à se servir de son bouclier comme précédemment, son adversaire profita de l'ouverture pour lui lancer un genou dans l'estomac. L'assemblée retint son souffle. La seconde d'après, la guerrière se servait du pommeau de son épée pour lui abattre son poing dans la figure. La manœuvre déséquilibra suffisamment la favorite pour que son adversaire la mette à terre d'un deuxième coup de pied dans l'abdomen. La donnée perdante se positionna au-dessus de la favorite et entailla sa joue d'une légère estafilade. 
— La victoire au premier sang ! scanda la voix des prêtresses.
Les applaudissements et les acclamations de la foule célébrèrent le triomphe de la combattante. La reine se leva de son trône et se dirigea vers l'extrémité de l'estrade pour y accueillir la guerrière victorieuse. La combattante posa un genou à terre et déposa sa lame aux pieds de la souveraine.
— Une épée pour votre vie, ma Reine.
La souveraine acquiesça d'un signe de tête, puis invita la combattante à reprendre son arme et à se relever.
— Jurez-vous de protéger les Plaines et de défendre votre peuple, ainsi que votre reine ? demanda une première prêtresse.
— Jurez-vous de tuer les ennemis du royaume et de sacrifier votre vie au respect de vos devoirs ? poursuivit la seconde.
— Jusqu'à ce que Freya me rappelle à ses côtés, j'honorerai chacun de mes serments.
Ardentia dénoua alors un ruban rouge lacé autour de son poignet. Elle le plaça à plat entre ses deux mains pour révéler l'emblème amazone cousu de fil d'or — une tête de cheval bardée d'acier ; puis l'enroula autour de l'avant-bras de la guerrière.
— Sous le regard de notre Déesse, je vous proclame Championne des Plaines.
Les deux prêtresses apportèrent ensuite une épée et un bouclier, puis les remirent à la combattante afin qu'elle s'acquitte de la promesse qu'elle venait de formuler. 
Le cérémonial terminé, Ardentia se tourna vers sa fille, croisa les bras et lui adressa un sourire triomphant.
— Dix pièces d'argent, c'est bien cela ?
Idril grommela de frustration et chercha dans sa bourse en cuir le montant dû. Tout sourire, Ardentia reporta son attention vers son hôte privilégié et le questionna :
— Qu'en as-tu pensé, Morzan ?
— C'était un beau combat, Majesté, répondit l'adolescent avec courtoisie.
Je présume, songea-t-il alors que son regard se portait inconsciemment sur le visage de la princesse amazone. L'arcade fraîchement ouverte, un oeil cerclé de noir et la lèvre supérieure enflée... Morzan frissonna en ressassant les images du combat auquel sa meilleure amie avait participé, deux jours plus tôt.
— Je suis contente que tu aies apprécié le spectacle, déclara Ardentia avec un sourire malicieux. Elle n'était toutefois pas dupe quant à l'enthousiasme de son jeune invité.
» Quel dommage que ton oncle n'ait pas pu assister à la réouverture des Jeux. 
— Il regrettait sincèrement de ne pouvoir être présent pour la cérémonie inaugurale, mais il m'a dit faire son possible pour assister aux derniers jours de compétition.
— Sa compagnie me serait agréable, admit la reine. C'est un excellent parieur.
— Vraiment ? interrompit Idril, après avoir placé de mauvaise grâce les dix pièces dans la main de sa mère. C'est pas de ton oncle que tu tiens ça !
— Ricane autant que tu veux, mais ce n'est pas moi qui viens de perdre la moitié de ma bourse.
— Il marque un point, arbitra Ardentia d'une voix espiègle.
— Pourquoi êtes-vous toujours de son côté, Mère ? objecta Idril.
— Tu me poses sérieusement la question ?
— Non, c'était purement rhétorique.
— Je savais bien qu'il y avait une once d'intelligence cachée dans cette caboche.
— Bien cachée alors, ironisa Morzan.
— Très drôle. Profitez tant qu'Edin...
— Sa Majesté Edin, corrigea Ardentia.
— ...tant que Sa Majsté Edin n'est pas là ! Il me soutiendrait, lui.
— Je pense plutôt qu'il serait de notre avis, estima Ardentia.
La jeune fille lui décocha un regard faussement assassin. Puis, elle se tourna vers son ami, agacée qu'il se joigne aux mauvaises plaisanteries de sa mère.
— Bon ! Morzan, on y va ou on monte un bivouac pour la nuit ?
Le sourire jusqu'aux oreilles, le jeune homme acquiesça à la requête de son amie et s'inclina avec déférence devant la reine pour prendre congé. Ardentia lui rendit ses politesses.
— Je compte sur toi, Morzan. Ne te laisse pas embarquer une nouvelle fois dans les bêtises idiotes de ma fille. S'il y a bien une chose que j'ai apprise durant toutes ces années : c'est que les bonnes idées d'Idril se font souvent à tes dépens, mon garçon.
— N'importe quoi, objecta la jeune fille, scandalisée. 
— Tu ferais mieux de prendre exemple sur ton ami, sermonna la reine. Sois un peu sérieuse et ne te fais pas remarquer. Pas comme la dernière fois, compris ?    
— Quels rabat-joie vous faites, tous les deux. Oh ! C'est la fête ou on m'aurait menti ? Allez Morzan ! s'exclama-t-elle en l'attrapant par le bras. On y va !
Les deux adolescents quittèrent l'estrade et lorsqu'ils furent hors de portée de la souveraine, Idril se hissa à la hauteur de son meilleur ami pour lui chuchoter à l'oreille :
— Je vais te montrer comment les Amazones s'amusent vraiment.  
— Tu es incorrigible, la réprimanda-t-il d'une voix amusée malgré tout. T'es sûre que tu ne vas pas encore nous attirer des ennuis ?
— Tu me connais, lui rétorqua-t-elle avec un clin d'oeil complice.
— Un peu trop pour mon bien...
Sa camarade lui adressa un sourire irrésistible, auquel il ne put que succomber. Il sentit la main de l'Amazone se glisser jusqu'à la sienne et leurs doigts s'emmêler. Paume contre paume, Morzan serra sa main d'une légère pression qu'elle lui rendit. Pour rien au monde, il n'aurait souhaité être ailleurs. Son visage redevint soucieux lorsqu'il lui demanda :
— Est-ce que ça te fait encore mal ?
— De quoi ? Oh, mon visage ! comprit-elle d'elle même en captant son regard. Mais non, ne t'en fais pas. C'est rien du tout ! J'en ai connu des bien pires à l'entraînement ! Allons ! Ne fais pas cette tête ! Ce ne sont que des jeux !
— Des jeux qui font à chaque édition une vingtaine de morts, blessés ou estropiés !
Morzan vit son amie froncer les sourcils, mécontente.
— Personne ne t'oblige à assister aux compétitions ! Si tu n'aimes pas les Jeux Amazones, ce n'est pas une raison pour gâcher mon plaisir !     
D'instinct, Morzan enroula son bras autour de la taille d'Idril et la ramena tout contre lui. Il ne supportait pas de la sentir s'éloigner lorsqu'elle était contrariée. Il se pencha vers elle pour lui murmurer au creux de l'oreille :
— Tu ne peux pas m'en vouloir ! J'ai eu peur pour toi.
— Cesse de toujours t'inquiéter. Je sais ce que je fais.
Le jeune homme raffermit son étreinte autour de sa taille.
— Je ne cesserai jamais d'avoir peur pour toi dans ce genre de moment.
Morzan plongea son regard dans le sien et se perdit dans l'émeraude de ses iris. La mine boudeuse de l'Amazone disparut au profit d'un sourire mutin.
— Que répondre à cela ? s'interrogea-t-elle à haute voix.
Morzan comprit qu'elle était plus troublée par ses élans protecteurs qu'elle ne voulait bien le laisser paraître. Tout à coup, sa hardiesse lui sauta aux yeux et le décontenança à son tour. Des étoiles dorées piquetèrent son regard et révélèrent l'intensité de ses émotions, quand tout autre qu'un Ombre aurait senti ses pommettes se colorer de vermeil. Il détourna le regard et se mordit la lèvre inférieure.
— Pourquoi ne participerais-tu pas aux courses de demain ? enchaîna Idril avec enthousiasme, comme si de rien n'était. Elles sont mixtes !
— Je ne suis pas aussi bon cavalier que tu ne le penses.
— Tu n'es pas aussi mauvais cavalier que tu ne le penses, rectifia-t-elle.
— Je n'ai pas eu un mauvais professeur...
— La meilleure !
— Vantarde !
Ils pouffèrent de rire, complices, et continuèrent de progresser au milieu de la foule de promeneurs, main dans la main.
— Tu devrais participer, insista Idril.  Tu verrais ce que sont réellement les Jeux. Et ce qu'on ressent de l'autre côté de la lice.
— Tu participes, toi ?
— À ton avis ?
Morzan opina d'un hochement de tête et lui adressa un sourire entendu.
— Je suis inscrite dans la catégorie la plus élevée, précisa-t-elle avec fierté. Les meilleures cavalières s'y affronteront ! Je vais donner le meilleur de moi-même.
— Tu donnes toujours le meilleur de toi-même.
— Demain sera différent ! Pour une fois, ma taille sera un avantage.
Morzan l'observa du coin de l’œil, ce qu'elle ne manqua pas de constater. Elle confirma ses propos d'un vigoureux signe de tête et d'un sourire carnassier :
— Je vais toutes les massacrer.   
Le jeune homme éclata d'un rire franc et sonore. La mine suspicieuse de son amie ne fit que renforcer son hilarité.
— Qu'est-ce qui te fait rire ?
— Tu pourrais bien mesurer deux têtes supplémentaires, tu serais toujours aussi convaincue de remporter la victoire !
L'Amazone ouvrit la bouche pour protester, mais ne sembla trouver aucun argument pour contrer les dires de Morzan.
— La confiance en soi, c'est la clé ! confirma-t-elle d'un ton docte, en levant le doigt.
Morzan ne put réprimer le fou rire que lui inspira son amie et celle-ci joignit bientôt son rire carillonnant au sien. 
Les deux camarades s'esclaffèrent tout le long du chemin, jusqu'à ce que Morzan sentit Idril ralentir l'allure. Elle l'obligea à s'arrêter au milieu de la route, puis après avoir regardé de chaque côté, elle traversa et les conduisit à l'écart de la foule.  
— On est arrivé !
Morzan leva les yeux et observa la pancarte qui se balançait au-dessus de l'entrée du bâtiment : La jument écarlate.
— On ne va pas passer la soirée dans une taverne ?
— Précisément.
Idril poussa la lourde porte de l'établissement et pressa Morzan de la suivre. Les sons étouffés qu'ils entendaient de l'extérieur se muèrent en rires tonitruants, en conversations assourdissantes, en chants et musiques tapageuses. Le jeune homme rechigna, mais finit par emboîter le pas de son amie. Une vague de chaleur moite, empuantie par des relents d'alcool et de sueur, l'atteignit en pleine figure lorsqu'il passa l'embrasure de la porte. Ses narines se froncèrent de dégoût. Il ne comprenait vraiment pas comment Idril pouvait apprécier ce genre d'endroit. La jument écarlate avait beau paraître mieux entretenue que les autres établissements, la clientèle moins avinée et les lieux moins défraîchis, elle restait aux yeux du prince un endroit sale, écœurant et terriblement bruyant.
De nombreuses tables, rondes ou carrées, longues ou rapprochées, meublaient la salle. Celle-ci était plus éclairée par les torches suspendues aux poutres que par les petites fenêtres qui ornaient les murs. Plusieurs personnes restées debout encerclaient des clientes assises, applaudissaient et riaient autour d'elles, et se disputaient même parfois.
— La Jument écarlate est un établissement de jeux, expliqua Idril. La clientèle est triée sur le volet. On devrait rencontrer pas mal d'officiers gradés.
Après un détour par le comptoir où la tenancière leur servit deux cornes de vin chaud épicé à la cannelle, Idril les conduisit à une tablée située au fond de la salle. Elle semblait connaître parfaitement les lieux.  
— Deux possibilités. Soit tu joues, soit tu paries. En général, on commence par parier. Ici, les compétiteurs jaugent leur force au bras de fer. Les parieurs misent sur leur favorite. Là-bas, tu as des parties de dés et de cartes. À gauche, tu as les jeux de table et les jeux de réflexion.  La grande table à côté, c'est pour les jeux de boisson.
Idril marqua une pause et Morzan l'observa d'un oeil circonspect. Il n'aimait pas le sourire qui se déployait sur son visage. Elle reprit ses explications, mine de rien.
— Enfin, de l'autre côté, tu as les jeux d'adresse. 
— Alors, si je comprends bien... vous venez ici pour perdre de l'argent ?
— Pour s'amuser ! Tu le fais exprès ! grommela-t-elle. Et puis, tu peux parier ce que tu veux. Des consommations, des objets...
— Je peux parier qu'on retourne au palais ?
Morzan se fit jauger d'un œil critique par sa camarade.
— Très bien. Mais si tu perds, on reste toute la nuit ! Et tu paieras mes boissons !
— Marché conclu, dit-il en lui serrant la main.
Ils reportèrent leur attention sur les deux Amazones qui se défiaient au bras de fer, sous les encouragements de la salle. Le combat paraissait serré. Les visages des participantes, rubiconds, ruisselaient de sueur. Morzan entendit Idril lui chuchoter à l'oreille : 
— Si j'étais toi, je miserai sur la balafrée.
— Je mise sur la balafrée.
La princesse éclata de rire.
— Ahaha. C'est sur l'autre que j'aurais misé. Aucune chance pour que la balafrée...
Idril marqua une pause, retint sa respiration et... laissa exploser son indignation.
— Mais c'est pas possible ! Comment elle a fait ça ?!
Morzan l'observa se tourner vers lui, les traits crispés.
— On recommence ! ordonna-t-elle
— Pas question, déclara Morzan. J'ai gagné à la loyale.
— T'as triché, j'en suis sûre !
— Ne sois pas mauvaise perdante !
— La chance du débutant... grommela-t-elle.
Morzan se contenta d'un resplendissant sourire de satisfaction. Il n'allait pas la contredire et lui révéler qu'elle était probablement la plus mauvaise parieuse qu'il ait jamais rencontrée. De toute sa vie.
— On termine au moins nos boissons !
— C'est d'accord.
Alors que son amie courait de table en table pour jouir des tous les divertissements possibles avant leur départ, Morzan prit son temps — et bien plus qu'il n'en fallait — pour siroter sa corne de vin chaud.

dimanche 10 avril 2016

Fanfiction Dragon Age - « Dareth shiral, vhenan »


Comme je vous l'avais annoncé dans le billet précédent, j'ai renoué avec l'écriture grâce à la rédaction d'un court texte sur Dragon Age Inquisition. Il s'agit d'une fan-fiction centrée sur l'héroïne de ma dernière partie. Pour ceux qui ne sont pas familiers avec cette série, le personnage principal est entièrement personnalisable. De son apparence, que vous créez au début du jeu, à son caractère, que vous forgez en fonction de vos choix. Les évènements décrits dans mon texte se déroulent à la fin de Dragon Age Inquisition (entre la fin principale et les évènements de Trespasser) ; il contient donc des spoilers


Inquisitrice elfe LavellanL'inquisitrice Elynëa Lavellan est une elfe dalatienne propulsée au cœur des évènements contre son gré. Mandatée par l'Archiviste de son clan pour espionner les évènements du Conclave, elle s'est retrouvée au cœur de l'explosion qui a ouvert une Brèche dans le Voile. Seule survivante, marquée par une étrange magie, elle est rapidement considérée par le peuple comme la messagère de la prophétesse Andrasté, venue délivrer Thédas. Très attachée aux traditions de son peuple et aux cultes des anciens dieux elfiques, Elynëa a toujours démenti avoir été choisie par Andrasté. Pour elle, les principes fondateurs de l'Inquisition devaient être l'ordre et la stabilité, et non la foi andrastienne.


Les montagnes filtraient les derniers rayons du soleil, nimbant Fort Céleste d'une douce clarté orangée. Accoudée à la balustrade de ses quartiers, Elynëa observait d'un œil distrait les agitations de la Cour intérieure. À plusieurs reprises, son regard se porta vers l'entrée de la forteresse, une grande arche de pierre à laquelle étaient accrochées les bannières de l'Inquisition et de la Dalatie. Les étendards ondoyaient avec légèreté sous les vents de saison, emportant avec eux les espoirs silencieux de la jeune femme. Chaque jour depuis que la paix était revenue dans le sud de Thédas, elle espérait le retour de celui qu'elle aimait, rêvait l'instant où il franchirait l'arche de pierre. Chaque jour, la désillusion était plus cruelle que la veille et son cœur se serrait à l'idée qu'elle ne le reverrait peut-être jamais.
Elynëa fut tirée de ses pensées lorsqu'elle perçut du mouvement à l'intérieur de ses appartements. Elle s'éloigna de la rambarde pour regagner ses quartiers, mais interrompit son geste en découvrant une silhouette masculine dans l'encadrement de la porte-fenêtre. Un sourire mutin fleurit au coin de ses lèvres.
— Chère amie, j'ose espérer que vous pardonnerez cette intrusion, commença l'étranger avec un accent maniéré. Nous ne vous voyons guère plus ces derniers-jours.
» Je suis certain que ma compagnie doit terriblement vous manquer, roucoula-t-il d'une voix de velours. Une tasse de thé ?
— Dorian Pavus qui s'occupe du service à la place des domestiques, ironisa la Dalatienne. Auriez-vous été touché par un malencontreux sortilège ?
— Ne soyez pas si caustique, articula-t-il en insistant sur chaque syllabe. Vous pourriez être blessante. Et je me verrai dans l'obligation de rapporter votre boisson préférée en cuisine.   
Le jeune homme s'approcha de l'Inquisitrice, tout sourire, et lui tendit le breuvage encore fumant. Elynëa s'enivra de son parfum épicé tandis que Dorian s'accoudait à la balustrade avec une négligence étudiée. Elle porta la tasse à ses lèvres et, à la première gorgée, les notes de cannelle et de caramel enveloppèrent son palais. Elle éprouva alors une douce sensation de réconfort.      
— Vous avez ajouté de l'elfidée, affirma-t-elle après avoir bu une deuxième gorgée.
— Et une touche d'embrium, confessa Dorian avec un sourire espiègle.
— Ainsi qu'une pointe de miel.
— Par le Créateur, on ne peut rien vous cacher !
— On ne peut plus dire que vous m'apportez mon thé préféré, le taquina-t-elle. 
Dorian grommela et haussa les épaules, faussement offensé. Son amie ne put réprimer un sourire amusé. Elle s'approcha de la balustrade en pierre grise, déposa sa tasse sur le parapet et s'accouda près du mage, épaule contre épaule.
— Merci, Dorian.
Elynëa put voir un discret sourire s'épanouir sous sa moustache aux extrémités recourbées, toujours soigneusement entretenue. Ses yeux clairs s'étaient accrochés aux cieux et ne parvenaient plus à en redescendre. À son tour, Elynëa porta son regard par-delà les montagnes, sur la cicatrice verdâtre qui zébrait la voûte céleste. Les deux amis demeurèrent silencieux, côte-à-côte, emmurés dans les pensées que leur inspirait le stigmate hideux de la déchirure du Voile. Jusqu'à ce que le Tévintide se penche vers l'Inquisitrice :   
— Est-ce encore douloureux ?
Elynëa observa sa main gauche comme si c'était la première fois. La magie de la marque ne se manifestait presque plus depuis la fermeture de la Brèche, mais elle sentait encore sa puissance irradier de sa paume et ses doigts.
— Je pensais que la marque disparaîtrait avec la Brèche, éluda-t-elle.
Dorian opina d'un air grave. Tous avaient supposé que la magie s'éteindrait en refermant le Voile, que la marque s'estomperait, que la vie reprendrait simplement son cours. Ils avaient eu tort. 
— Vivienne et moi mobilisons nos réseaux et nos connaissances pour... disons... éviter qu'une catastrophe ne se produise.
— J'apprécie ce que vous faîtes pour moi, les remercia-t-elle.
Dorian hocha la tête d'un air entendu, puis reporta son attention vers le ciel. Les minutes défilèrent à nouveau, silencieuses, jusqu'à ce que le mage reprenne la parole.
— Je souhaitais également vous avertir de mon départ pour Tévinter.
Elynëa accusa la nouvelle.
— Êtes-vous vraiment obligé d'y retourner ?
— Ah ! Vous ne pouvez plus vous passer de moi ! Je vous avais pourtant prévenue !
Dorian souriait toujours, mais son expression s'était teintée de mélancolie. Elynëa, elle, avait perdu son entrain. Au fil des saisons, le mage était devenu son meilleur ami et confident. Elle ne supportait pas l'idée que sa bonne humeur n'ensoleillerait plus Fort Céleste. Qu'ils ne pourraient plus partager des moments comme celui-ci. Qu'il l'abandonnait, lui aussi.
— Je ne vous abandonne pas, déclara-t-il comme s'il avait lu dans ses pensées. Ce n'est l'affaire que de quelques mois... Vous n'aurez même pas le temps de vous ennuyer ! Enfin... On s'ennuie toujours quand je ne suis pas dans les parages, mais vous comprenez l'idée.
Dorian parvint à lui tirer un sourire. Elle ne pouvait résister à son humour. Elle ne l'avait jamais pu, en réalité. C'était sa jovialité désinvolte qui l'avait séduite dès le premier jour, lorsqu'elle l'avait rencontré à Golefalois.
— Vous ne pensiez tout de même pas pouvoir vous débarrasser de moi aussi facilement ?
La Dalatienne secoua la tête de gauche à droite, mais fut prise de court par la tonalité grave des paroles qui suivirent.
— Vous êtes mon amie la plus chère, peut-être même la seule. Cela ne changera jamais, peu importe la distance.
— Vous allez me manquer, Dorian.
— Naturellement, rétorqua-t-il avec un sourire charmeur. Peut-être devrions-nous nous en tenir là pour ce soir... Avant que cet excès de sentimentalisme ne nous ramollisse tous les deux.
Elynëa approuva d'un hochement de tête et lui adressa un sourire complice.
— Ne tardez pas à boire votre infusion, elle va refroidir.
Le Tévintide inclina le buste vers l'avant, lui souhaita la bonne nuit et se dirigea vers l'intérieur.
— Dorian !
L'intéressé s'arrêta et se retourna vers l'Inquisitrice, les sourcils froncés par l'expectative.
— L'elfidée et l'embrium...
— ...favorisent le sommeil et dissipent les mauvais rêves, expliqua-t-il en triturant sa moustache.  
La jeune femme l'interrogea du regard avec insistance. Elle n'avait parlé à personne de ses nuits agitées. Comment pouvait-il...
— Vous avez une mine affreuse.
L'inquisitrice ronchonna pour la forme et lui tourna le dos. Elle perçut le ricanement un brin moqueur de Dorian, apparemment satisfait de son petit effet. Elle croisa les bras sur la rambarde et s'abîma à nouveau dans la contemplation des cieux. Derrière elle, le Tévintide esquissa un pas vers la porte-fenêtre, hésita, puis revint à la hauteur de la Dalatienne. Celle-ci tourna la tête vers lui et l'interrogea du regard à son tour.
— Il ne reviendra pas.
La jeune femme plissa les sourcils et feignit de ne pas comprendre.
— Solas.
— Vous n'en savez rien, objecta-t-elle.
— Il serait déjà de retour auprès de vous, s'il l'avait réellement souhaité...
— Vous n'en savez rien ! s'emporta-t-elle, blessée et contrariée. Vous ne le connaissez pas !
— Et vous, Inquisitrice ? Le connaissez-vous réellement ?
Les grands yeux bleus de l'elfe se chargèrent d'éclairs. La colère rugissait en elle comme une mer déchaînée, aussi dévastatrice que la douleur qui lui étreignait le cœur depuis le départ de son amant. Elle prit une profonde inspiration et détourna le regard pour éviter celui du mage.
— Vous savez où se trouve la sortie.
Dorian hésita quelques secondes, puis décida de laisser à son amie le temps nécessaire pour digérer ses paroles. Lorsqu'elle entendit la porte de ses appartements claquer, Elynëa ferma les yeux. Les larmes, brûlantes et amères, affluèrent derrière ses paupières et roulèrent bientôt sur ses joues, noyant les Vallaslin tatoués sous son regard.  

* * *

La lune baignait la chambre à coucher d'une atmosphère diaphane. Un courant d'air s'infiltra par la porte-fenêtre laissée entrouverte et fit bruisser les rideaux de fin velours. Elynëa s'agita dans son sommeil. Elle se retourna plusieurs fois entre ses draps et émit des sons plaintifs. Une silhouette dissimulée dans l'obscurité s'approcha d'elle à pas feutrés et s'installa au bord du lit. L'homme passa une main devant le visage de la jeune femme. Elle s'apaisa aussitôt. Ses traits se détendirent. Sa respiration se fit plus profonde, plus régulière. Le visiteur nocturne repoussa une mèche de cheveux derrière l'oreille de l’Inquisitrice pour mieux contempler son visage. Pendant de longues minutes, il demeura auprès d'elle et l'observa dormir, osant à peine respirer. À chaque minute que la nuit emportait, son expression s'assombrissait, alourdie par le remords et la souffrance. Lorsque son cœur ne put en supporter davantage, il se pencha vers elle, caressa ses joues avec son visage, puis déposa un baiser sur ses lèvres.  
— Ir abelas, ma vhenan.
Son souffle mourut sur la peau de la jeune femme. Solas se redressa, puis se dirigea vers la porte-fenêtre. Il plaça sa main sur le bois raviné, à la couleur passée et à la sculpture nerveuse, et posa un ultime regard sur le corps endormi de son amante. Un sourire douloureux exprimait ses sentiments. 
— Dareth Shiral, vhenan.
Le cœur lourd, Solas se résigna à quitter les lieux. Les ombres l'enveloppèrent à jamais.


screenshot solavellanscreenshot solavellan fanfiction

 romance solavellan fanfiction


dimanche 25 octobre 2015

Défi écriture - La Chasse aux esprits


Plusieurs fois par an, l'équipe d'animation du forum CoCyclics organise des défis d'écriture pour les membres qui ont un projet en cours de rédaction (et présenté sur le forum, évidemment). Je vous ai déjà présenté l'un de ces défis, lorsque j'ai rédigé une histoire à quatre mains avec Panthera : l'équipe de choc. Depuis, un autre défi a été lancé aux grenouilles du forum et vous pourrez lire ma contribution ci-dessous. La consigne est simple : respecter le thème du défi et limiter sa participation à 5.000 signes.

Ce que j'apprécie dans ces défis d'écriture, c'est qu'ils nous permettent de sortir de nos personnages du cadre de notre roman, de leur inventer des aventures et de nous plonger dans des réalités alternatives qui repoussent les frontières de notre projet. Et puis, parfois - comme en ce moment - quand l'inspiration et/ou le temps vous manquent et que vous n'avez pas écrit une ligne depuis des semaines, cela vous permet de vous y remettre.

« Halloween approche, et la barrière entre le monde des esprits et le nôtre se fait chaque jour plus fine (...) Qu’ils soient issus de la culture populaire, de mythes et légendes, ou de vos propres mondes, ils risquent de semer une sacrée pagaille.  » (Défi proposé par l'équipe des capes violettes de Cocyclics)
Crédit Image 




Morzan ne résista pas à l'envie impérieuse qu'il ressentait de fermer les yeux. Les flammes l'avaient enveloppé d'une réconfortante chaleur et le sommeil n'avait pas tardé à le gagner. Il dodelina de la tête, prêt à basculer dans le monde des rêves, lorsqu'une voix le fit sursauter. Ses paupières papillonnèrent d'étonnement, puis il se redressa contre le dossier de son fauteuil. Les flammes ondulaient avec grâce dans la cheminée au large manteau de marbre veiné.
— Mon garçon, est-ce que tout va bien ?
— Pardonnez-moi, mon oncle. Une simple absence.
Morzan se tourna vers la droite et offrit un sourire affable au vieil homme, dont le visage sillonné de rides se fendit d'une expression indulgente. Edin Terinfiel l'observa avec sa bienveillance coutumière, puis reporta son regard vers l'âtre et s'abîma dans la contemplation du brasier. Une impression de déjà-vu étreignit Morzan, mais la sensation se dissipa presque aussitôt.
— As-tu apprécié la cérémonie ?
Morzan hocha la tête en silence, concentrant son attention sur les flammes. Toute la noblesse du royaume s'était réunie pour assister à l'officialisation de son statut de prince héritier. Son oncle avait vu les choses en grand pour ce jour particulier : la cérémonie avait été la plus belle réception qu'il fût donnée au palais depuis bien longtemps. Tout le jour durant, l'estomac du jeune homme n'avait cessé d'être noué par l'angoisse. Il désirait plus que tout être à la hauteur des espérances de son oncle. L'idée qu'il puisse le décevoir lui rongeait les entrailles. Si seulement il avait eu quelqu'un pour l'écouter et l'épauler dans cette épreuve... Sa timidité excessive l'avait toujours empêché de nouer des amitiés sincères. Edin était son unique confident.
Par pure habitude et pour évacuer sa nervosité, Morzan fit rouler son pouce contre ses autres doigts. Le sentiment d'un manque l'oppressa soudainement. Il fronça les sourcils et scruta ses mains comme s'il avait espéré y trouver un objet, un bijou, quelque chose qu'il avait l'habitude de triturer. En vain. Un frisson parcourut son corps. Malgré l'intensité des flammes dans l'âtre, il se rendit compte que la pièce était d'une extrême froideur. La peur se cristallisa dans ses veines, glaciale.
— Je te connais mieux que quiconque, mon garçon. Je sais que l'avenir t'effraie.
La voix onctueuse du vieux roi réchauffa le jeune homme. Son oncle était bien la seule personne à pouvoir deviner ses tourments sans qu'il ait besoin de les formuler à haute voix. Son visage calme et serein se tourna vers lui. Morzan sentit sa peur refluer, même si le froid engourdissait toujours ses membres. Seule sa main droite semblait épargnée, comme protégée par une chaleureuse présence.
— Les peurs qui sont aujourd'hui les tiennes ont été les miennes autrefois.
Le vieil homme ôta la chevalière qu'il portait à son auriculaire, puis la tint du bout des doigts et l'approcha du visage de son neveu. Dans le contre-jour du foyer, l'anneau sigillaire attisa la convoitise du jeune homme. La bague en or blanc était ornée du symbole de Snotra, la Déesse de leur peuple. À présent, l'anneau semblait être le seul capable de réchauffer son âme engourdie. Un éclat de cupidité passa dans les iris mordorés de l'Ombre. Il tendit la main vers la chevalière, prêt à recevoir le présent de son oncle, quand une onde de choc déferla dans son esprit. La sensation de déjà-vécu le transcenda et il esquissa un geste de recul, étourdi par la violence de ses pensées.
— Tout va bien, mon garçon, répéta Edin d'une voix de velours. Je t'aime comme mon propre enfant et cet anneau te revient. Personne ne t'aime comme je t'aime, l'aurais-tu oublié ? Je suis le seul à me soucier de ton bien-être.
À ces derniers mots, une douleur atroce transperça les tempes de Morzan. Elle lui martela le crâne, comme si quelque chose fourrageait son cerveau pour y extraire des souvenirs. Edin quitta son fauteuil et s'approcha de son neveu pour lui prendre la main. Il hurla à son contact. La peau de Morzan irradiait d'une intense chaleur. Le jeune homme se redressa d'un bond. Son regard étincelait de rage.
— Mon oncle est mort !
Il se rua sur le spectre et plaça ses deux mains autour de son cou. Il serra de toutes ses forces, investi du pouvoir brûlant qui irradiait sa peau. L'abomination s'évapora dans un gémissement inhumain.

Morzan s'éveilla en sursaut, appuyé contre un tronc d'arbre. Son front et son dos dégoulinaient de sueur, froide et poisseuse. Son cœur pulsait à un rythme effréné. À deux mètres devant lui, le feu de camp s'était réduit à quelques braises rougeoyantes. Il leva les yeux au ciel et aperçut la pleine lune à travers la futaie. C'était l'équinoxe, le jour où les spectres envahissaient les rêves des mortels. Morzan soupira, encore bouleversé par son cauchemar. Puis, il pressa la main qui était logée dans la sienne, déposa un baiser sur la chevelure blonde qui accaparait son épaule et reposa sa tête contre celle de son amie.

lundi 7 septembre 2015

Défi écriture - Une équipe de choc (écriture en binôme)


« Vous allez pouvoir vous joindre à un autre challenger pour rédiger une histoire à 4 mains. Vos héros (ou vilains) respectifs feront alliance, pour le meilleur ou pour le pire.  » (Défi proposé par l'équipe des capes violettes de Cocyclics) 

Panthera et Edel-Weiss ont décidé de relever le défi lancé par les modérateurs challenge du forum d'écriture Cocyclics. Et d'écrire une histoire d'aventure à quatre mains, où les personnages de La mission des panthras et Prophétie Nordique vont devoir collaborer ! Attention, double dose d'héroïnes à fort tempérament en vue !

  • Résumé de La mission des panthras : Des écologistes affirment qu'il est encore temps d'agir pour sauver la planète. Ils ont tort. Il est déjà trop tard. Mère Nature en est consciente. C'est pourquoi elle a chargé des créatures, les panthras, de transférer tous les animaux, sorciers et êtres magiques qui le souhaitent dans un monde parallèle en tout point identique au nôtre, à ceci près que la vie animale ne s'y est jamais développée. Les humains sans magie ne sont pas invités à rejoindre ce nouvel eldorado.

    Andréa est une sorcière orpheline de 14 ans élevée par des Sans Pouvoirs. Alors qu'elle perd de plus en plus le contrôle de ses pouvoirs, elle rencontre trois sorciers qui vont l'aider à maîtriser sa magie : Alistère, Black et Rick.  

  • Résumé de Prophétie Nordique : Des siècles ont passé depuis la Prophétie. L'Ordre des Sept Compagnons a unifié la terre du dieu Odinn, préservé la cohésion du Gwendir et maintenu la sécurité de ses habitants. Mais l'aube d'une nouvelle ère est sur le point de se lever : Idril, Siran et Telak ne se connaissent pas. Pourtant, bien des siècles auparavant, leurs destins ont été prophétisés par les Nornes et scellés par les agissements des Dieux. Dans cette guerre pour la liberté, l’avenir des Sept Royaumes est entre leurs mains.

    Lorsque le Seigneur Nordique fait disparaître les Rois et Reines du Gwendir, Idril voit son existence paisible voler en éclats. Unique héritière de la reine amazone, elle doit monter sur le trône, reprendre les rennes du royaume et faire payer au Seigneur Nordique sa trahison. Pour mener à bien son entreprise, elle devra obtenir le soutien des autres peuples, mais tous ne sont pas prêts à se rallier à sa cause. Dans sa quête d'alliés, Idril pourra néanmoins compter sur le soutien de son ami d'enfance, devenu, lui aussi, l'un des Sept Souverains du Gwendir.  




Les rayons du soleil éblouirent la souveraine amazone au sortir de sa tente, promesse d'une chaude journée de fin d'automne. Sa main placée en visière au-dessus de son front, Idril observa les alentours boisés du bivouac avec un sourire satisfait. Les fleurs s'épanouissaient en corolles colorées, les oiseaux abreuvaient la forêt de leurs chants cristallins, les eaux de l'Olduin s'écoulaient paisiblement à moins d'une demi-lieue... Après une profonde inspiration, elle effectua le tour du campement pour relever les pièges posés la veille. La tâche terminée, elle retourna vers la tente et héla son compagnon de l'extérieur.
— Morzan, dépêche-toi !
L'Amazone posa les deux lapins qu'elle avait ramenés et, n'obtenant pas de réponse, renchérit :
— Il fait un temps radieux dehors ! On pourrait peut-être aller se baigner ?
Un sourire malicieux passa sur ses lèvres mais s'effaça presque aussitôt. Un silence inquiétant faisait écho à sa proposition. Elle écarta le rabat en toile et pénétra à l'intérieur de la tente. Vide. Elle ressortit aussitôt et scruta les environs.
— Morzan ? appela-t-elle.
Aucune réponse. Les battements de son cœur s'affolèrent dans sa poitrine. À son flanc gauche, elle sentit les pulsations de son épée dans son fourreau, puis aperçut sa mystique lueur bleutée s'échapper par la chape. Ses doigts se refermèrent sur la poignée et s'électrisèrent à son contact. Un picotement désagréable remonta le long de son dos et les images de son rêve des jours précédents lui revinrent en mémoire. Ses paupières se fermèrent.

« Morzan emmené par le rusé Loki. 
Des ombres glacées sur le chemin de givre. 
L'épée céleste offerte en rançon. » 

Idril rouvrit les yeux. Dans son regard embué dansait la flamme de la colère. D'un geste nerveux, elle dégaina sa lame, s'agenouilla sur l'herbe chaude et plaça horizontalement l'arme devant elle. Elle posa ses deux mains sur ses cuisses, ferma à nouveau les yeux et implora sa Déesse de lui venir en aide. Les runes gravées sur l'épée réagirent à la prière intérieure de l'Amazone.


Andréa planchait sur son devoir maison : les neuf plans d'existence qui composent notre monde. Installée sur une chaise de salon de jardin, elle profitait du beau temps, rare en Bretagne à cette saison. Les feuilles tombantes des arbres bruissaient sous la douce brise, les écureuils enfouissaient leurs glands pour l'hiver et les oiseaux gazouillaient. Des sons agréables à ses oreilles, bien plus que ceux poussés par sa voisine.
La jeune sorcière leva la tête de son brouillon. Sur sa gauche, Alistère feuilletait un livre sans conviction. Ces soupirs empêchaient Andréa de se concentrer sur son devoir. Elle se retint de lui jeter une boulette de papier à la figure. Ne pouvait-elle pas s'ennuyer en silence ?
Un coup de vent plus fort que les autres fit s'envoler ses feuilles. Andréa se pencha pour les ramasser. Quand elle se redressa sur sa chaise, elle remarqua que son amie était debout, dans l'expectative. La jeune fille tourna la tête en direction de ce soudain intérêt. Et bondit sur sa chaise avec un petit cri aigu de surprise.
Une créature bien connue les contemplait. Un corps de panthère noire, d'immenses ailes blanches, une queue hérissée de plumes, pas de doute il s'agissait bien d'une panthra noire. Sauf que celle-ci possédait d'étonnants yeux bleus, couleur incongrue chez cette espèce. Et la magie qui émanait d'elle était phénoménale. Andréa en ressentait des picotements tout le long de son épiderme.
Voyant qu'elle avait toute leur attention, la panthra s'exprima :
« Bonjour, je suis Freya. »
Alistère haussa un sourcil.
— Eh ben, c'est pas tous les jours qu'on reçoit la visite d'une déesse.
« Certes, mais je dois vous préciser que je ne suis pas votre Freya. »
Le deuxième sourcil d'Alistère s'arqua.
« Je viens d'un monde appelé Gwendir. Là-bas, Loki ne cesse de semer le trouble. Il a enlevé l'ami cher de ma protégée Idril pour l'échanger contre l'épée céleste qu'elle détient. Vous devez l'aider dans sa quête pour délivrer son compagnon. »
— Pourquoi nous ? demanda Andréa, réellement étonnée.
« Vous possédez le savoir et les compétences pour mener à bien cette quête. Et Loki ne s'attendra pas à la venue de deux sorcières d'un autre monde. »
Oui, c'était un bon plan. Pour avoir une chance de réussir, il fallait prendre le rusé Loki par surprise. Elle était enthousiaste, prête à vivre une nouvelle aventure.
— C'est bien beau tout ça, mais pourquoi on accepterait de risquer nos vies pour des inconnus ? s'enquit Alistère.
Andréa lui fila un coup de coude, exaspérée. Elle devança la déesse dans ses arguments :
— De un, tu es en manque d'action. De deux, je suis sûre que tu veux prouver à ce Loki que tu es plus rusé que lui. Et de trois, parce que c'est un acte altruiste d'aider cette Idril.
Alistère lui lança un regard éberlué.
— Tu me prends pour quelqu'un d'altruiste ?! s'exclama-t-elle sans nier les deux premiers arguments.
— Oui !
Alistère en fut mouchée.
« Eh bien, si vous êtes prêtes, je vous emmène. »
— Attendez, on ne peut pas partir...
Un rugissement suivi d'un flash vert, la sensation d'être dans une montagne russe et les deux sorcières se retrouvèrent ailleurs.
— ... comme ça.
Ah bah si apparemment.
Elles prirent connaissance de leur nouvel environnement. Une clairière verdoyante, une tente et devant, une belle jeune femme.
Agenouillée en position de prière, les yeux clos, ses longs cheveux blonds encadraient la finesse de ses traits. Son attitude pieuse ne trompa pas Andréa. Elle faisait face à une guerrière, une certitude attestée par la magnifique épée qui reposait entre elles. Il devait s'agir d'Idril. Tout à ses supplications muettes, elle n'avait pas remarqué leur arrivée magistrale. Alistère se fit un devoir de la prévenir.
— Salut !
La guerrière posa ses yeux verts sur les deux étrangères. Elle les examina tour à tour, d'abord surprise par leur accoutrement, puis par leur jeunesse. Jouer les nourrices n'était pas vraiment l'aide providentielle qu'elle espérait obtenir grâce à ses prières... Quel soutien pouvait-elle espérer d'une brunette effrontée qui paraissait trop sûre d'elle-même ? Et d'une rouquine timorée qui semblait bien mal assortie à sa compagne ?
— Les Dieux ont un drôle de sens de l'humour, murmura-t-elle.
Elle se redressa, rengaina sa lame et s'avança vers les deux jeunes filles.
— Est-ce Freya qui vous envoie ? s'assura-t-elle.
— En effet. Mais si l'aide d'une brunette effrontée et d'une rouquine timorée ne te plaît pas, on peut s'en aller et te laisser te débrouiller toute seule avec Loki, railla la plus âgée des deux.
Idril se crispa en comprenant que la jeune sorcière avait lu ses pensées et serra les poings sous l'effet de la frustration. La honte et la colère lui rougirent les joues. Alistère lui dédia un petit sourire narquois.
— Alistère, soupira Andréa en levant les yeux au ciel.
Elle reprit, cette fois à l'attention d'Idril :
— Excuse-la, elle n'a pas vraiment apprécié que ta déesse nous emmène sans vraiment nous demander notre avis. Mais maintenant que nous sommes là, nous ferons tout ce qui est possible pour t'aider à libérer ton compagnon.
Idril remercia Andréa d'un signe de tête reconnaissant.
— Où Loki le retient-il prisonnier ? enchaîna Alistère sans perdre un instant de plus.
— Je l'ignore, avoua-t-elle. Une vision m'est apparue en rêves, il y a quelques jours de cela. Un monde de froid et de glace, peuplé d'étranges créatures d'ombre et de givre... Est-ce que cela vous dit quelque chose ?
Andréa avait tout de suite reconnu l'endroit auquel se référait la description d'Idril. C'était justement son sujet de devoir.
— Le royaume des morts, souffla-t-elle, inquiète.
Quelques minutes plus tôt, Idril aurait rétorqué que le royaume des morts n'existait que dans les légendes. Mais depuis que deux adolescentes venues d'un autre monde étaient apparues devant elle, sa vision des choses s'élargissait. Légende ou pas, ce royaume n'inspirait pas confiance. Cette quête s'annonçait plus périlleuse que prévue.
— Évidemment, râla Alistère. Si je ne me trompe pas, la déesse de ce monde est la fille de Loki. Elle a dû permettre à son père d'emmener ton compagnon chez elle.
Andréa agréa d'un signe de tête.
— Il doit y avoir un moyen d'accéder à ce monde sans passer de vie à trépas. Un passage souterrain peut-être.
Les deux sorcières avisèrent la guerrière pour savoir si elle avait connaissance d'un tel chemin de traverse. Celle-ci croisa les bras et se frotta le menton, pour mieux réfléchir.
— J'ai entendu beaucoup de rumeurs et superstitions locales sur une grotte située au nord d'ici, à vingt minutes de marche. Les gens qui s'y seraient aventurés n'en seraient jamais revenus. Cela pourrait correspondre à la description d'un tel royaume.
— C'est sûrement un passage vers les enfers, approuva Andréa.
— Alors c'est parti, conclut Alistère. Allons libérer ton petit-ami.
Idril sourcilla, ouvrit la bouche pour répliquer, mais s'abstint au dernier moment.


Le trio nouvellement formé se dirigea vers la forêt. Suivre le nord, soit tout droit, n'était pas chose aisée. Aucune sente n'était tracée dans la vaste forêt, l'épaisse frondaison masquait la position du soleil. Elles durent plus d'une fois bifurquer à l'est ou l'ouest pour pouvoir franchir une rivière à gué ou contourner des murs végétaux infranchissables. Au final, ce fut leur nez qui les guida. Après vingt minutes de déambulation dans ce labyrinthe sylvestre, où elles en profitèrent pour échafauder un plan, elles sentirent un relent qui leur tira une grimace écœurée. Les miasmes d'un charnier planaient dans l'air. Révulsées, elles suivirent néanmoins la pestilence. Elle les mena à une partie clairsemée de la forêt, face à une caverne insondable d'où émanait l'odeur. Le sol était fait de pierre sombre, pas un brin d'herbe ne poussait autour de la grotte. Pas de doute, elles avaient trouvé ce qu'elles cherchaient.
Elles s'entre-regardèrent. Dans leurs yeux brillaient la même lueur déterminée.
Elles pénétrèrent dans la grotte. Il y faisait plus sombre qu'une nuit sans lune.
— Un peu de lumière, ce serait sympa.
— Je m'en charge, dit Andréa.
Au creux de sa paume, elle fit apparaître une boule de feu. Plus que de la lumière, elle leur apporta une chaleur bienvenue. Plus les filles s'engageaient dans les profondeurs de la grotte, plus il faisait froid. Bientôt, une brume glaciale les entoura, pesant sur leur épaule comme un lourd manteau vaporeux.
— La brume représente la frontière entre le monde des vivants et celui des morts. Dès que nous l'aurons passée, nous serons arrivées aux enfers.
Andréa avait raison. Le brouillard s'estompa, levant le voile sur ce qui les attendait.
Une immense salle caverneuse dont les murs, le sol et le plafond étaient faits de glace. Celle-ci émettait des craquements sous leurs semelles. Des torches, dont les manches étaient recouverts de givre, fixées aux murs par des appliques s'alignaient en deux lignes parallèles et offraient une lumière chiche sur les environs. La grotte était peuplée. Des ombres aux formes indéfinies se dirigeaient d'une démarche amorphe vers le fond de la caverne. Elles se laissaient guider par les torches qui agissaient telles des feux follets sur les égarés. Les âmes des morts.
Les trois vivantes se gardèrent bien de les toucher. En effleurer une était comme s'immerger dans un bassin d'eau glacée.
— Éteins ta boule de feu, ordonna Alistère, elle attire les morts. Ils vont finir par nous faire repérer.
Andréa s'exécuta. Dès lors qu'elles n'eurent plus de feu pour attirer leur attention, les ombres glacées se détournèrent pour retourner à leurs chimères enflammées. Les trois filles se gardèrent de traîner davantage auprès des âmes défuntes et atteignirent le fond de la caverne sans perdre de temps. Bouger empêcherait la température glaciale de les engourdir. Elles débouchèrent sur une cavité souterraine, creusée dans la roche et la glace, plus sombre et plus froide que celle qu'elles venaient de traverser. Les eaux noires d'un lac s'étendaient à perte de vue, nimbées par les rayons d'une lumière artificielle simulant la clarté de la lune et des étoiles. Au-dessus de leur tête, pourtant, il n'y avait que de la rocaille et des stalactites de glace.
— Il y a un pont là-bas, indiqua Idril en montrant du doigt ce qu'elle avait découvert.
Les filles rasèrent les parois de la caverne en file indienne. Épée en avant, Idril ouvrait la marche. Alistère la refermait. Elles restèrent groupées les unes aux autres, sur leurs gardes, évitant au maximum de s'approcher trop près du rivage. Qui savait quelles infâmes créatures se dissimulaient dans les eaux sombres ?

Idril s'arrêta brusquement et fit barrage avec son bras pour empêcher les deux sorcières d'avancer. D'un signe du menton, elle leur fit comprendre de regarder vers l'ouest. Un pont permettait de traverser le lac et d'atteindre un nouveau passage. Mais il y avait comme un problème... de taille.
— Qu'est-ce qu'elle est moche, lâcha Alistère.
— Une géante, souffla l'Amazone, incrédule. Je pensais que les dieux les avaient tous anéantis, au commencement des temps.
Pourtant, c'était bel et bien une géante qui se dressait entre elles et leur destination. Armée d'un gourdin primitif dont l'extrémité était munie de pointes, elle déambulait devant l'entrée d'une démarche pataude, presque grotesque. Son visage bouffi ne respirait pas l'intelligence, mais il allait quand même falloir composer avec ses énormes biceps. Idril se tourna vers les deux filles, puis adressa un sourire de connivence à Alistère :
— Si tu veux m'impressionner avec tes tours de passe-passe, la taquina-t-elle, c'est le bon moment...
L'intéressée émit un rire silencieux avant de prendre la guerrière au mot.
— On va la jouer fine sur ce coup.
Elle tendit ses deux mains à ses compagnes d'aventure. Andréa se saisit de la droite sans hésiter. Idril attrapa la gauche, moins confiante.
— Et surtout, vous ne me lâchez pas. Sinon ça va être galère pour vous retrouver.
Alistère les rendit toutes les trois invisibles. Heureusement, les deux adolescentes ne pouvaient voir la grimace dépitée de la guerrière, encore peu habituée à ce genre de sortilèges.
— On te suit Idril, plaisanta-t-elle.
Cela ne laissait guère le choix à l'intéressée qui reprit la tête du groupe, sans lâcher la main d'Alistère. Elles s'avancèrent vers le pont. Plus elles se rapprochaient, plus la géante paraissait immense. Les morts passaient à côté d'elle sans se rendre compte de sa présence. Elle-même les ignorait. De ses yeux porcins, elle scrutait l'espace devant elle, prête à asséner sa masse à la moindre anomalie, au plus petit signe suspect.
La main crispée dans celle de son amie, Andréa ne put s'empêcher de rentrer le ventre lorsqu'elles se faufilèrent entre le bord du pont et la géante. Cette dernière pivota dans leur direction, ses épais sourcils plissés par la suspicion. Les filles se figèrent, dans l'expectative. Andréa n'osa même plus respirer.
Enfin, la géante se détourna d'elles et reprit sa position initiale.
Expirant tout doucement, Andréa sentit les filles reprendre la marche. Elles veillèrent à ne pas faire de bruit et à ne frôler aucun mort.
Le pont avait l'air sans fin ; le trajet, une éternité. Mais elles en virent finalement le bout. Parvenues de l'autre côté du lac, Alistère les rendit à nouveau visible.
— Eh ben, c'était chaud, chuchota-t-elle, au cas où.
En effet, mais Andréa avait l'intuition qu'elles avaient passé le plus facile. Le vrai défi les attendait plus loin.


Tandis que les morts se dirigeaient vers les tunnels adjacents, les filles restèrent dans la caverne. Une cage de fer trônait en son centre, une masse noire y était recroquevillée dans un recoin, transi de froid.
— Morzan ! s'écria Idril, le cœur comprimé par l'angoisse.
Elle s'élança vers la cage pour libérer son compagnon, mais quelqu'un se mit en travers de sa route. Ce n'était pas Loki, ni sa fille, la déesse des morts. Il s'agissait du chien de garde. Grimaçante de colère, Idril resserra ses mains autour de la poignée de son épée. Elle était prête à en découdre pour secourir Morzan.
— Fillan ! s'exclama Andréa, incrédule.
Alistère râla.
— C'est pas vrai ! Même mort, il continue à nous pourrir l'existence.
À ces mots, Fillan la gratifia d'un sourire carnassier.
— Vous le connaissez ? interrogea Idril, sans quitter l'intrus des yeux.
L'homme, d'une vingtaine d'années, avait des allures de sauvage. Poilu, une tignasse emmêlée et des ongles rougeâtres, ses muscles saillants révélaient sa force. Mais ce qui avait surtout capté leur attention était la clé qu'il portait autour du cou, retenu par un simple lien de cuir. La clé qui leur permettrait de libérer Morzan. Il fallait coûte que coûte la récupérer.
— C'est un garou qui vient de notre monde. Il est mort il y a quelques mois.
Andréa releva alors un détail qui la chiffonnait.
— Mais s'il est là, cela veut dire que Loki est au courant de notre venue.
— En effet, ricana Fillan de sa voix gutturale. Si Freya croyait pouvoir déjouer les plans de Loki en vous envoyant sur ce monde, c'est raté. Dès votre arrivée, Loki a senti votre présence. Alors, avec l'aide sa fille, il a amené un adversaire à votre taille. Moi.
Les narines de l'Amazone frémirent de mépris, puis ce fut au tour d'Alistère de s'esclaffer.
— On t'a déjà tué une fois, on peut le refaire.
— Et comment comptez-vous vous y prendre cette fois ? les railla Fillan. Ton horrible animal de compagnie n'est pas là pour te sauver la mise et vous ne possédez aucune arme en argent sur vous.
Andréa grimaça. Fillan n'avait pas tort, ce dont il avait parfaitement conscience.
— Toute cette histoire peut se régler sans qu'aucune goutte de sang ne coule. Donnez-moi l'épée et, en échange, je vous laisse repartir avec le garçon.
— Moi, ça ne me dérange pas de faire couler ton sang, persifla Idril en brandissant son épée sous le nez de Fillan.
Alistère effectua un pas en avant, son air effronté bien visible. Fillan gronda.
— Reste où tu es toi. Je ne veux aucune entourloupe de ta part.
— Une entourloupe ? se gaussa-t-elle. Du genre de celle-ci ?
Fillan n'eut pas le temps de comprendre. À peine Alistère avait-elle tendu la main que la clé s'arracha de son lien et vola jusqu'à elle. Le hurlement de rage du loup-garou résonna lugubrement dans la caverne. La sorcière ignora ses états d'âme. Très fière de son coup, elle faisait tourner la grosse clé entre ses doigts tout en affichant un sourire des plus provocateurs. Idril, satisfaite et impressionnée, affichait une expression similaire.
C'était bien joué, pensa Andréa. Le problème était qu'elle avait bien énervé Fillan maintenant.
— Soit, grogna-t-il. La manière forte alors.
Andréa avait comme un très mauvais pressentiment.
— L'avantage d'être mort, c'est que je n'ai plus besoin de la pleine lune pour me transformer.
Idril et Alistère en perdirent leurs sourires goguenards. La première ignorait en quoi ce Fillan se transformait, mais l'expression de la deuxième suffisait à comprendre que c'était mauvais pour elles.
Fillan se plia en deux. Malgré la douleur de la métamorphose, il souriait. Ses muscles gagnèrent en masse, ses os s'allongèrent, son nez s'étira et devint un museau, des poils poussèrent et le recouvrirent entièrement. Quand la transformation s'acheva, un monstrueux loup bipède se tenait à la place de l'homme. Ses yeux noirs luisaient de malveillance. Il avait soif de sang.
Alistère fourra la clé entre les mains d'Andréa.
— Libère Morzan pendant qu'on s'occupe de Fillan.
Idril approuva d'un signe de tête, pour encourager Andréa à filer.
— Je compte sur toi, ajouta-t-elle.
Puis elle se tourna vers Alistère.
— Prête ?
L'adolescente acquiesça et prévint :
— Ne le laisse pas te mordre, sinon tu deviendras comme lui.
La monstrueuse créature s'était tournée vers Andréa en se pourléchant les babines. Les deux jeunes filles s'entendirent d'un simple regard et s'élancèrent vers leur adversaire pour faire barrage. Pas question de laisser cette bête hideuse s'approcher d'Andréa et de Morzan! La guerrière fit tournoyer son épée pour distraire leur ennemi, tandis qu'Alistère se déplaçait de quelques pas pour le prendre à revers.


Andréa se précipita sur la cage. Ses doigts engourdis par le froid eurent du mal à introduire la clé dans la serrure. Le troisième essai fut le bon. Elle ouvrit le battant à la volée.
— Morzan, viens vite !
Le jeune homme leva des yeux hagards sur elle. Andréa se figea, le souffle coupé. Qu'est-ce qu'il était craquant ! Un beau ténébreux doté de yeux couleur noisette qui lui donnaient un air réservé. Malgré son état de faiblesse, il l'observait avec curiosité. Elle rougit jusqu'aux oreilles.
— Qui êtes-vous ?
— Je... je m'appelle Andréa, je suis une... une amie d'Idril, bégaya-t-elle misérablement.
Se rendant compte de son émoi, elle s'asséna une gifle mentale. Ce n'était pas le moment d'avoir un béguin.
Elle se ressaisit et aida Morzan à sortir de la cage. Ses mains étaient gelées, ses jambes avaient du mal à le porter. Le soutenant d'un bras, elle invoqua une boule de feu.
D'abord surpris par cette manifestation de magie, Morzan se rapprocha des flammes pour profiter de leur chaleur.
— Merci.
Andréa n'osa rien répondre, de peur que sa voix la trahisse à nouveau. À la place, elle porta son attention sur le combat.


Le loup-garou fit claquer par plusieurs fois son énorme mâchoire, ses crocs ne sachant à laquelle des deux filles se vouer. Alistère veillait à rester à bonne distance du monstre, elle n'avait pas d'épée pour venir au front. Idril donna le premier assaut. Elle s'élança vers son adversaire, prête à le frapper avec sa lame, mais bondit sur le côté droit au dernier moment, esquivant au passage les coups de griffes hargneux de la bête. Profitant de la diversion et de l'ouverture offerte par son alliée, Alistère invoqua la foudre et une charge d'électricité frappa Fillan de plein fouet, le sonnant.
— Coupe-lui la tête !
Un sourire carnassier passa sur le visage d'Idril. Celle-ci s'exécuta de bonne grâce. Une grosse giclée de sang se répandit sur le sol, tandis que la tête du loup-garou volait à plusieurs mètres de son corps. Ce dernier s'effondra par terre dans un bruit sourd, inondant davantage le sol de sang. Idril essuya sa lame sur le pelage du monstre, avec un reniflement de mépris. Puis, elle s'approcha d'Alistère et lui donna un coup de poing sur l'épaule, en toute camaraderie.
— Bien jouée, Brunette Effrontée ! On fait une fine équipe toutes les deux !
Celle-ci confirma avec un franc sourire.
— C'était plus facile que la dernière fois, signala-t-elle en regardant le cadavre sans tête.
Puis, sur le ton de la plaisanterie, elle ajouta :
— À ton avis, qu'est-ce qui se passe quand un mort meurt ?
Aucune d'elles n'avait la réponse à cette question existentielle. Ça n'avait pas d'importance ceci dit. Andréa et Morzan approchaient.


Idril se précipita dans les bras de son ami, autant pour profiter de son étreinte que pour l'aider à tenir debout. Elle profita de l'instant et en oublia presque les circonstances, quand un toussotement la rappela à l'ordre.
— Pardonnez-moi d'interrompre vos charmantes retrouvailles...
La voix aigrelette résonna dans toute la caverne, avant qu'une gerbe d'étincelles n'éclate au milieu du cercle formé par les quatre compagnons et ne se transforme en brasier incandescent, dont l'intensité les obligea à reculer en se protégeant le visage. Au milieu des flammes se dessina une silhouette chafouine et malingre.
— Loki, pesta Idril.
— En personne, confirma la divinité. Livrez-moi la rançon comme convenu, sinon je garde le prisonnier.
En un claquement de doigts, dont jaillirent de nouvelles étincelles, Morzan se retrouva aux côtés du Septième Dieu.
— Au début, vous regarder déjouer mes pièges était distrayant. Mais, voyez-vous, ce petit jeu ne m'amuse plus vraiment. Donnez-moi l'épée.
— En même temps, vos pièges n'étaient pas bien compliqués à déjouer, pointa Alistère, sarcastique. Et...
Elle ne put plus rien ajouter, Loki fit le signe du silence, lui clouant le bec.
— Toi, je ne veux plus t'entendre. Tu es une gamine horripilante.
Si la situation n'était pas aussi grave, Andréa aurait éclaté de rire devant la mine déconfite de son amie. À la place, elle intervint :
— Au contraire, vous devriez être fier d'elle. Ses fourberies sont dignes des vôtres.
Le dieu de la malice ne lui accorda pas l'aumône d'un regard. Il tendait son bras, main ouverte, exigeant l'épée céleste. Idril serra les dents autant que les poings. Loki s'était joué d'elles en leur faisant croire qu'elles pourraient libérer Morzan sans en payer le tribut. On ne pouvait pas lutter contre le dieu de la rouerie... À contrecœur, elle tendit l'épée à la divinité.
— Le fourreau également. Je sais que l'épée y revient toujours.
— Ne fais pas ça, Idril, l'implora Morzan. C'est l'héritage de ton peuple !
— C'est bon, je sais ce que je fais ! grogna-t-elle en débouclant son baudrier. Maintenant, laisse-nous partir, Loki !
La divinité afficha un sourire exulté et, d'un geste négligent de la main, les expédia hors du royaume des morts.
La luminosité du jour leur blessa les yeux. Ils prirent le temps de s'acclimater avant de regarder où ils se trouvaient. Devant la grotte.
— Sympa de sa part, commenta Alistère
— Tiens, tu as retrouvé ta voix, la taquina Andréa.
— Il semblerait que Loki soit d'excellente humeur.
Les trois filles s'échangèrent un regard de connivence, puis éclatèrent de rire.
— À votre avis, combien de temps va mettre Loki avant de comprendre qu'il s'est fait rouler sur la marchandise ? ricana Alistère dès que son hilarité s'estompa quelque peu.
Un hurlement de rage sortit soudain du fond de la grotte. Il était si puissant que le sol en trembla. Des feuilles tombèrent, des oiseaux s'envolèrent et des lapins détalèrent, terrifiés par ce cri inhumain.
— Ah, je crois qu'il a compris.
— Qu'est-ce que tout cela signifie ? s'enquit Morzan.


*

— Même si nous parvenons à libérer Morzan, il faut envisager la possibilité que Loki ne nous laisse pas repartir avec lui sans l'épée en échange, raisonna Alistère tandis qu'elles se frayaient un chemin à travers la forêt. Alors, il va falloir berner Loki.
— Comment peut-on flouer le dieu de la malice ?
— J'ai une idée, révéla Alistère.
Elle s'arrêta et fouilla le sol. La sorcière dénicha rapidement ce qu'elle cherchait : un long bâton bien solide.
— Dégaine ton épée, Idril.
Alistère en visualisa chaque détail puis, avec assurance, déclama :

« Que le bâton entre mes mains
Prenne l'apparence de l'épée sainte.
Que cette illusion qui trompe nos yeux
Soit aussi efficace avec les dieux. »

Le dernier mot de la formule magique fut à peine prononcé que le bâton se métamorphosa en l'épée céleste. Une copie rigoureusement conforme à l'originale, et tout aussi tranchante.
— Alors les filles, qu'est-ce que vous en pensez ? jubila Alistère en affichant un petit sourire supérieur.
— Que tu vas devoir faire la même chose avec le fourreau.
Le sourire de la sorcière glissa sur son visage.
— Rabat-joie.

*


Le récit achevé, le groupe retourna à l'endroit où la véritable épée était cachée. Le tronc creux d'un arbre tombé il y a des décennies. Alistère s'en empara. Les autres ne virent rien entre ses mains jusqu'à ce qu'elle rende à nouveau visible l'épée rangée dans son fourreau. Elle la tendit à sa propriétaire légitime.
— Alors, c'est qui le plus rusé entre moi et Loki ? se rengorgea Alistère.
— Je sens qu'elle n'a pas fini de s'en vanter, soupira Andréa.
Elle regretta tout d'un coup que son amie ait récupéré sa voix. Elle allait être invivable pendant des jours.
— En même temps, c'est une sacrée prouesse, reconnut Idril tout sourire.
— Je suis épaté, affirma Morzan sans excès de flatterie.
Grisée par sa victoire, Alistère rajouta :
— N'empêche, bravo Idril pour avoir accompli l'exploit de décapiter un loup-garou avec un simple bâton. Une première inter-monde !
— Je tiens quand même à souligner que, sans la magie d'Alistère, je n'aurais pas pu faire grand chose !
Morzan se tourna vers Andréa et lui adressa un clin d'œil complice.
— Tu crois qu'elles vont se lancer des fleurs encore longtemps ?
— Je n'espère pas. Sinon leurs chevilles vont tellement enfler qu'elles ne pourront plus passer les portes.
Ils en rirent, s'attirant des regards indignés de la part des deux guerrières.
— Dites, vous avez fini de nous charrier ?
Le calme finit par revenir au bout de plusieurs minutes. L'ambiance bonne enfant n'avait néanmoins pas disparu, de larges sourires s'étalaient toujours sur leurs visages.
Alistère et Andréa retrouvèrent tout leur sérieux en sentant l'air s'alourdir. Le fin duvet sur leurs bras se hérissa, en réponse à la manifestation de magie.
— Que se passe-t-il ? s'enquit Idril.
— Freya s'apprête à nous renvoyer dans notre monde.
Quatre soupirs déçus retentirent à l'unisson.
— Dommage, j'aurais aimé rester encore un peu.
Alistère se dressa en voie de la raison.
— Nos amis doivent s'inquiéter de notre absence. Et puis, tu as tes études à terminer. Quant à moi, j'ai toujours un compte à régler avec l'assassin de ma famille.
— Cela nous fait un point commun, souligna Idril.
Une lueur identique passa dans leur regard. Elles échangèrent une poignée de main, unies dans leur quête de vengeance. Morzan prit alors le relai des au revoir, allégeant l'atmosphère.
— Je tiens à vous remercier, Mesdemoiselles. Sans vous, je serais encore en train de grelotter dans cette épouvantable prison.
Morzan se pencha vers sa première sauveuse, Andréa, et déposa un baiser sur sa joue. L'adolescente manqua tomber en pâmoison. Puis, le jeune homme se déplaça vers Alistère, qu'il sentait moins encline aux épanchements affectifs, et la remercia d'un simple baisemain.
— Quelle galanterie, fit Alistère sans trace de moquerie dans la voix.
Elle détourna les yeux, gênée malgré elle.
Idril croisa les bras et afficha une expression boudeuse.
— Et moi, alors ?
Morzan émit un rire mi-moqueur, mi-taquin, puis enroula un bras autour de la taille de son amie.
— Toi, tu n'as pas voyagé entre les mondes pour secourir deux parfaits inconnus, si ?
— T'y auras droit la prochaine fois, la taquina Alistère.
Idril acquiesça d'un air sérieux.
— Nous avons une dette envers vous. Si vous avez besoin d'aide, nous viendrons.
La magie se fit prégnante, entoura les adolescentes.
— Adieu.
— Au revoir, rectifia Alistère. Vous avez intérêt à nous inviter pour le mariage.
Elle s'esclaffa en voyant l'expression médusée du jeune homme. Idril, quant à elle, préféra répondre en roulant des yeux. Andréa leva les yeux au ciel.
— Il faut toujours que tu aies le dernier mot.
Idril et Morzan ne purent entendre la réponse d'Alistère. Un flash vert éblouissant emporta les deux sorcières, laissant les deux amis à leurs retrouvailles. Ils profitèrent de leur solitude pour s'étreindre à nouveau, heureux d'être enfin réunis.
— Il faudra quand même que tu m'expliques cette histoire de mariage...
Les deux amis se regardèrent droit dans les yeux et éclatèrent de rire. Morzan passa un bras autour des épaules de sa compagne et celle-ci passa un bras autour de sa taille.
— Pour nous aussi, il est temps de rentrer.
— Dommage que Freya ne nous fasse pas voyager jusqu'au campement, regretta le jeune homme.
Amusée, Idril l'entraîna vers le sentier principal pour entamer le chemin du retour. En route, elle leva les yeux au ciel en quête d'un signe de sa déesse et vit un point noir traverser le ciel. De l'endroit où elle se tenait, elle ne pouvait distinguer la magnifique panthra noire qui revenait de son voyage vers la Terre. 

vendredi 7 août 2015

Prophétie Nordique - Extraits en vrac




Depuis que j'ai entrepris d'écrire Prophétie Nordique, beaucoup de choses ont changé, évolué. Un sacré chemin a été parcouru depuis que je me suis lancée dans cette aventure. Des hauts, des bas, des avancées, mais aussi des retours à la case départ. Depuis l'année dernière, j'ai réussi à trouver une dynamique qui me convient et qui me permet d'avancer. Aujourd'hui, Prophétie Nordique comporte un prologue et dix chapitre rédigés ; le onzième est en préparation. 188.000 signes. Presque 30.000 mots. J'ai partagé avec vous le prologue et le premier chapitre de mon projet, mais il s'en est passé des choses entre l'entretien diplomatique de l'introduction et le dernier chapitre que j'ai rédigé ! Je vous propose donc une compilation d'extraits divers, afin que vous puissiez en découvrir un peu plus sur mes personnages et mon histoire. Bonne lecture !



« Happée par ses préoccupations, Idril n’entendit qu’au dernier moment les pas feutrés de celui qui s’était rapproché d’elle, telle une ombre furtive et silencieuse. Les bras d’un homme s’enroulèrent autour de ses épaules et, sans crainte, elle abandonna son dos contre le torse ferme de ce visiteur nocturne. Elle ferma doucement les paupières pour s’imprégner de la tendresse de cette étreinte. Le roi des Ombres reposa sa joue contre la chevelure de la jeune femme, puis huma son parfum aux notes boisées et sauvages. Il glissa ensuite une mèche dorée derrière son oreille.
     — Tu m’as manqué.
Le chuchotement de sa voix était bien plus familier et affectueux que les intonations sérieuses qu’il avait utilisées à la Cour tout à l’heure. Du vouvoiement protocolaire et distant dont ils s’étaient servis, Morzan était repassé au tutoiement spontané et complice qu’ils employaient lorsqu’ils se retrouvaient en privé. Lentement, il fit pivoter Idril au creux de ses bras et cette dernière se lova en silence contre lui.
     — J’étais trop impatient de te voir pour attendre plus longtemps ta venue, lui murmura-t-il au creux de l’oreille. Un frisson agréable parcourut le corps de l’Amazone, tandis qu’un sourire complice s’épanouissait à la commissure de ses lèvres.
     — Pardonne-moi de ne pas t’avoir rejoint plus tôt. J’avais besoin…
     — …d’être un peu seule ? devança Morzan.
Idril opina de la tête, en silence, avant de se blottir davantage contre son ami. Elle enserra sa taille avec tendresse.
     — Je suis heureuse que tu sois là maintenant.
Les lèvres du jeune roi se courbèrent d’un sourire, puis il déposa un baiser sur le front de sa compagne, comme pour sceller les sentiments que lui inspiraient ses retrouvailles. » (Extrait du Chapitre 2)



« Bien qu'elle l'eut certainement déjà aperçu lors de précédentes rencontres diplomatiques, Idril n'avait qu'un très vague souvenir de son homologue. Pourtant, lorsqu'elle observa la troupe qui venait vers eux, elle le reconnut d'emblée. Galdor était un homme d'une trentaine d'années, au physique imposant et au charisme tranché. Sa grande taille dépassait largement celle de son entourage, bien qu'elle ne rivalisât pas avec celle d'une Amazone. Sa belle allure attirait irrémédiablement le regard, tout comme son épaisse chevelure frisée, blonde aux reflets cuivrés, qu'il n'avait pas pris soin d'attacher. Chaque nouvelle bourrasque de vent s'engouffrait dans sa crinière et lui donnait encore plus de volume. Lorsque les deux groupes parvinrent au même niveau, les trois souverains s'observèrent quelques instants. Puis, ils descendirent de leurs montures, se rejoignirent et se saluèrent de quelques hochements de tête, sans un mot.
Les boucles de Galdor flottaient jusqu'à ses épaules et encadraient un visage carré, duquel dénotait une force animale singulière. Cette figure n'inspirait pas confiance à la reine amazone, malgré la pétulance de son regard brou de noix qui lui conférait une sympathie naturelle. Elle se méfiait de lui, de son sourire aguicheur et des faux-semblants dont il pouvait user pour tromper leur vigilance. Son attention fut finalement détournée de Galdor par Niarus qui avait lui aussi mis pieds à terre et qui abandonnait à présent leur convoi pour rejoindre celui de son souverain. Après avoir accueilli son conseiller d'une tape amicale sur l'épaule, Galdor reposa son regard sur l'Ombre, puis sur l'Amazone. » (Extrait du Chapitre 5



« Idril replia ses jambes contre son torse, puis les entoura de ses bras et posa son menton sur ses genoux. Comme son ami avant elle, elle se laissa charmer par le spectacle tranquille du fleuve s'écoulant dans la vallée. Morzan observa discrètement du coin de l’œil son amie, perdue dans ses pensées.
     — Tu n'es pas toute seule, Idril. Tu ne devrais pas te comporter comme si le reste du monde s'opposait à toi.
Idril s'arracha à la contemplation de l'Olduin et tourna la tête vers son confident pour écouter la suite.
     — Je ne suis peut-être pas toujours d'accord avec toi, mais cela ne fait pas de moi ton ennemi pour autant. Je suis ton ami, je suis de ton côté, mais j'ai le droit d'avoir mon propre avis.
Face au silence de sa compagne, Morzan poursuivit.
     — Tu dois aussi accepter que je ne sois plus seulement ton ami, mais également ton allié. Je dirige un royaume, ce qui m'oblige à te contredire si j'estime que tes idées sont contraires aux intérêts de mon peuple. » (Extrait du Chapitre 6



     Syna ! s’exclama-t-elle de surprise.
Idril abandonna son compagnon et se précipita à la rencontre de celle qui n’appartenait pas au groupe de voyageurs. La guerrière, dont les cheveux blancs étaient sévèrement nattés sous sa nuque, accueillit sa souveraine avec un enchantement manifeste. Une vieille cicatrice oblique enlaidissait le côté gauche de sa bouche, mais n’en rendait pas moins chaleureux son sourire extatique. Elle tendit ses avant-bras, paumes tournées vers le ciel, et la souveraine s’en saisit avec une émotion vibrante.
     — Que faites-vous ici ? s’enquit-elle avec un étonnement inquiet. Vous étiez supposée demeurer à Eralo pendant mon absence.
     — Votre Majesté…
La voix de la guerrière s’achoppa au titre honorifique, auquel elle ne semblait toujours pas s’habituer. Un sourire de connivence éclaira le visage de la jeune reine tandis que Syna retrouvait sa contenance.
     — Une nouvelle en provenance de la capitale requiert votre attention. » (Extrait du Chapitre 9)



     Idril, derrière-toi !
La jeune femme se retourna à temps pour esquiver l’assaut d’un mâle qui s’était glissé dans son dos. De justesse, elle parvint à reprendre son épée et à faire face à son nouvel adversaire. Morzan accourut à ses côtés, comme si sa propre vie en dépendait. Déjà le vargár revenait à la charge, toutes griffes dehors. L’Amazone bondit avec souplesse sur le côté droit et la mâchoire du monstre claqua dans le vide. Sans reprendre son souffle, la guerrière fondit sur le fauve et chercha à transpercer son encolure de la pointe de son épée. Le vargár esquiva l’attaque d’un bond sur le côté, puis revint aussitôt à la charge. À côté d’eux, Morzan cherchait une ouverture pour prendre part au combat, mais la cadence effrénée des assauts du vargár et de la guerrière le tenait à distance. Aucun des deux ennemis ne laissait de répit à son adversaire. » (Extrait du Chapitre 10)