Un livre qu'on quitte sans en avoir extrait quelque chose est un livre qu'on n'a pas lu. - Antoine Albalat

mercredi 1 juillet 2015

Prophétie Nordique - Chapitre Premier (texte intégral)


Reine guerrière


Chapitre Premier

Le soir était tombé sur les Plaines de Fazor. Les ombres grises du crépuscule avaient chassé les couleurs verdoyantes de la journée lorsqu’un nuage de poussière se forma à l’horizon. Un groupe de cavaliers émergea dans le lointain et traversa les prairies du royaume à vive allure, en direction du château. À l’approche du détachement, les éclats de voix des gardes sur les remparts retentirent et la herse verrouillant l’entrée fut levée. Cinq hommes pénétrèrent dans l’enceinte fortifiée, dont les hautes tours avaient guidé les montures depuis plusieurs kilomètres. Des étendards bleus ondoyaient aux créneaux sous les vents de saison, comme pour célébrer la venue des visiteurs. Le profil d’une tête de cheval casquée y était tissé de fils d’or.

Les résonances de pas ordonnés, rigoureux et déterminés, accompagnées du bruyant cliquetis de pièces d’armures se firent bientôt entendre dans les couloirs du palais. À la tête de cette troupe se distinguait un jeune homme de grande taille, à la silhouette élancée et à la démarche assurée. À l’observer de plus près, l’on pouvait aisément deviner qu’il était issu d’une lignée puissante. Son allure princière était avivée par la noblesse de ses traits et par la richesse de ses apparats : une longue tunique grise émaillée de quarts de lune cousus d’argent, une épaisse cape de fourrure brune dont les pans frôlaient le parquet et une tiare d’or blanc orfévrée. Une soyeuse chevelure noire encadrait son visage fin et tombait en cascade jusqu’à ses omoplates. Tout dans sa physionomie dénotait l’indulgence et la tempérance.

Accompagné des guerriers de sa garde personnelle, l’homme se dirigea avec aisance à travers les dédales du château. Son regard aux nuances ambrées se porta sur les lourdes pierres murales taillées irrégulièrement, presque grossièrement, et chargées des souvenances d’un passé qui volait en éclats depuis peu. Chaque parcelle de la demeure royale, son aspect rustique, son odeur boisée, son ambiance calfeutrée… tout lui évoquait une multitude de souvenirs, pour la plupart emplis de joie et d’insouciance. Il connaissait ces couloirs enchevêtrés pour les avoir parcourus des centaines de fois, lorsqu’il n’était encore qu’un adolescent accompagnant son oncle dans ses déplacements diplomatiques. Ce fut avec nostalgie qu’il s’imprégna de ce décor atypique, si représentatif des us et coutumes des Amazones, de leur fierté et de leur attachement aux traditions de leurs ancêtres.   

Sans réellement se rendre compte du chemin accompli, le jeune homme arriva devant une imposante porte en bois massif. En l’occurrence, sa destination. Les deux battants refermés formaient l’emblème royal des descendants de Freya : une tête de cheval bardée d’acier. Deux des guerrières postées devant l’entrée de la salle quittèrent leur immobilité pour lui ouvrir le passage, tandis qu’un héraut claquait par deux fois son bâton au sol afin d’annoncer l’arrivée du visiteur. 

—  Morzan Terinfiel, Souverain des Héritiers de Snotra.     

Le jeune roi des Ombres s’avança de quelques pas, puis dépassa l’entrée et ses gardiennes intimidantes. La salle dans laquelle il venait de pénétrer était vaste et richement décorée. Les murs étaient drapés de tentures rouge et bleu, sur lesquelles s’entrelaçaient des symboles complexes et arrondis. Les piliers qui soutenaient la voûte étaient recouverts d’anneaux dorés et de figures équestres. Les torchères accrochées aux cloisons de pierre diffusaient une discrète chaleur, habillant la pièce d’ombres et de reflets incandescents. 

La foule de notables, regroupés dans la salle et assemblés en une haie d’honneur, s’inclina avec déférence pour saluer l’arrivée du visiteur. Ce dernier marcha en direction de l’Amazone qui lui faisait face à l’autre bout de la pièce. Vêtue d’une robe sobre, brune aux manches amples, elle était installée sur un trône sculpté en bois d’ébène, légèrement surélevé et entouré de peaux de bêtes. Sa chevelure, blonde aux reflets clairs, était encerclée d’une couronne d’or et de saphirs. 

Morzan s’arrêta quelques mètres plus loin, ses prunelles braquées sur la souveraine qui le recevait. À l’instar des autres filles de la Vaillante Freya, la nouvelle reine amazone était de haute stature et de constitution remarquable. Et bien qu’elle fût moins charpentée que ses semblables, la toute jeune femme présentait une silhouette athlétique et des membres galbés, façonnés par les entraînements aux combats et à l’équitation auxquels elle s’adonnait depuis son âge le plus tendre. Son port de tête était altier, empli de fierté et de morgue, semblable à celui des monarques d’autrefois. Elle n’avait pas besoin de ses apparats fastueux pour que l’on comprenne que le sang d’une ancienne et puissante famille coulait dans ses veines. 

Le jeune homme s’inclina comme l’exigeaient les usages de ses hôtes, puis se redressa et prit la parole de sorte que chacun puisse entendre ce qu’il avait à dire.

—  Votre Altesse, je vous remercie de m’accorder cette entrevue. Je vous prie d’accepter ces quelques présents, en gage de mon amitié et de celle de mon peuple, mais aussi en l’honneur de votre resplendissante beauté

Il fit signe à deux de ses hommes de s’avancer. Leurs bras étaient chargés de coffrets remplis de soieries, d’étoles, de pierreries et de bijoux. 

—  Nul joyau ne saurait toutefois rendre hommage à l’éclat de votre regard, Reine Calafas.  

Les iris magnétiques de la souveraine considérèrent le roi avec une intensité redoutable. Elle paraissait insensible aux flagorneries protocolaires dont ce dernier faisait preuve dans l’unique but de satisfaire le patriotisme excessif des notables amazones. Plus qu’aucun autre, ces derniers étaient attachés à la reconnaissance de la splendeur de leur souveraine. Le sourire aux lèvres, Morzan prenait plaisir à ce jeu de faux-semblants qui agaçait son homologue. Néanmoins, si on l’avait interrogé sur ses sentiments, il aurait avoué qu’Idril Calafas était sans conteste la plus belle de toutes les Amazones peuplant les Plaines de Fazor. Et que son regard, dont les nuances étaient comparables au plus brut des émeraudes, était le plus envoûtant de tous ceux qui lui avaient été donnés de contempler. Son avis n’aurait pas été partagé à ce sujet, car la reine n’était pas particulièrement jolie, malgré le charme froid de son allure et de ses traits. Mais l’affection du jeune homme lui était acquise depuis longtemps déjà. La petite princesse qu’il côtoyait depuis son enfance était devenue une jeune femme accomplie et il se plaisait à le penser. 

L’heure n’était cependant pas à la nostalgie ni au divertissement. Après avoir gratifié son visiteur d’un affable hochement de tête, pour ses compliments et ses offrandes, l’Amazone prit la parole à son tour. 

—  Soyez le bienvenu en ma demeure, Roi Terinfiel. Que me vaut l’honneur de votre visite ? Les chevaux chantent à nos oreilles que vous avez des nouvelles de la Capitale…      

Les vibrations de sa voix étaient fortes, graves, emplies d’assurance, et avaient suscité l’attention pleine et entière de toute l’assemblée. Le jeune âge de la souveraine n’entachait pas son autorité naturelle. Dans l’attente d’une réponse, ses prunelles demeuraient rivées sur le visage de son interlocuteur, cherchant à y déceler un indice – même le plus infime – concernant sa requête. La missive qu’il avait envoyée quelques jours plus tôt pour annoncer sa venue ne mentionnait point l’objet de sa visite. Le message qu’il allait délivrer était d’une importance capitale et nécessitait d’être annoncé de vive voix plutôt que par l’écriture calligraphiée d’une lettre.   
Le roi soutint le regard brasillant de la souveraine, tandis qu’il prenait quelques instants de réflexion pour formuler au mieux sa réponse. 

—  Vos coursiers sont avisés, votre Altesse, concéda-t-il. Laissez-moi néanmoins vous apprendre que les Orthodoxes ont refusé notre proposition de reformer le Conseil des Sept. Et que les rangs du Roi Thorien San’Veck ont dès lors rallié la cause humaine, en prêtant à nouveau le serment d’allégeance qui unit leur royaume à celui du Seigneur Nordique. 

— Maudits soient les Manieurs de Foudre ! s’indigna l’assemblée dans un grondement sourd.  

— Silence ! tonna la suzeraine.

Son poing, resserré par la frustration, s’abattit sur l’accoudoir de son trône. Elle n’était pas encore reine depuis une lunaison qu’elle était déjà confrontée au manque de coopération des six souverainetés offensées par le Seigneur Nordique. En cherchant à conquérir des terres et des richesses au détriment des peuples qu’il avait juré de servir et protéger, Ardiosis Bennefoy avait outrepassé les droits et les pouvoirs que lui conférait son statut. Et lorsque les six autres monarques avaient témoigné leur désaccord, il n’avait pas hésité à tous les faire assassiner lors d’un Conseil tenu en sa capitale. Les Amazones avaient immédiatement déclaré leur hostilité face à la trahison de celui qui aurait dû être le garant de la paix et de la prospérité des Sept Royaumes. Idril avait décidé de renier l’autorité du Seigneur Nordique et de mettre en branle son armée pour protéger ses frontières. À cet instant, aucun occupant des Plaines de Fazor n’aurait imaginé la frilosité des autres peuples à suivre leur mouvement de rébellion. La contestation ne faisait pas l’unanimité parmi les autres royautés, et seuls les Ombres et leur roi avaient répondu favorablement à l’appel des Filles de Freya.  

Le calme revenu, Idril reprit la parole.

—  Qu’en est-il des Hauts-Alfes des contrées de l’Ouest ? demanda-t-elle d’une voix mesurée, contenant son agacement. 

— Il semblerait que leur Gardienne, Dame Eluthiel Gil’Rea, n’ait pas encore répondu à la proposition du Seigneur Nordique, même s’il est probable qu’elle refuse de se soumettre à la tyrannie de celui qui a assassiné son époux. Cependant, aucune position ne peut être avancée trop hâtivement, car les Enfants de Baldr n’ont pas non plus répondu à notre supplique. Nous ne savons toujours pas s’ils accepteront de reformer le Conseil des Compagnons et d’appréhender le Seigneur Nordique pour le sextuple régicide qu’il a commis et revendiqué. Rien n’est encore joué du côté des Hauts-Alfes. En revanche… 

Morzan observa un court silence. Idril l’interrogea du regard, le pressant d’énoncer la suite.

—  nous pouvons être assurés que jamais les Nymphes n’oseront se prononcer. Leur neutralité est légendaire, tout autant que leur répugnance pour les conflits et la guerre. Elles suivront le plus grand nombre, comme elles l’ont toujours fait, ou elles se cacheront dans les recoins sombres de leurs bois magiques, en attendant que le Printemps revienne. Quant aux Druides… 

Le jeune homme chercha les mots qui convenaient le mieux pour la dépêche qu’il voulait livrer. 

 —  Les rumeurs prétendent qu’ils sont prêts à signer un nouveau traité avec le Seigneur Nordique.  

Les traits de la souveraine amazone n’avaient pas bougé. Son expression hermétique restait identique à celle qu’elle affichait depuis le début de l’entretien et ses émotions demeuraient insondables. Le jeune homme connaissait pourtant chacune des subtilités de son regard émeraude, et son éclat avait soudainement changé. Cette nouvelle l’avait contrariée, bien plus que celle qui avait initié son discours. Il le pressentait.  

—  Le Roi Galdor Fenril est cependant disposé à entendre nos arguments avant de conclure ce nouvel accord, reprit-il avec sang-froid. Il a d’ores et déjà dépêché son Haut Conseiller pour venir nous rencontrer… 

— J’eusse préféré m’entretenir directement avec lui ! interrompit brutalement la reine

Des chuchotements de désapprobation parcoururent la salle. Le jeune homme observa son homologue quelques instants, sans mots dire. Idril s’était cette fois-ci retranchée derrière une expression hostile et colérique, qui ne laissait guère de place au doute quant à son état d’esprit.      

—  Quand ce Haut Conseiller est-il supposé arriver ? finit-elle par lâcher, abrupte

— Dans trois jours.   

Souple de caractère et de tempérament, Morzan avait repris la conversation d’une voix accommodante, comme si de rien n’était. Il attira à nouveau l’attention de ses hommes d’un signe discret de la main, puis leur enjoignit de transmettre à la reine une lettre cachetée du sceau royal druidique. Idril la parcourut rapidement et Morzan profita de son silence pour insister et réitérer son engagement auprès des Filles de Freya. 

—  Les Ombres font du crime qui a été perpétré envers toutes les royautés du Gwendir leur priorité. Si nous réussissons à convaincre l’émissaire de Galdor Fenril de la légitimité de notre action, nous pourrons obtenir réparation pour cette injustice.  

— Mais si nous échouons, ce nouveau traité portera à deux le nombre de peuples ayant réaccordé leur soutien et leur confiance à l’Usurpateur, conclut-elle avec un pessimisme mâtiné de colère. Nous ne pourrons le tolérer. 

Elle se leva de son trône et domina l’assemblée de toute sa hauteur.

—  Ma décision est prise. J’accepte de recevoir cet ambassadeur. Que les préparatifs soient organisés dès ce soir.  

Plusieurs intendants s’inclinèrent avant de s’éclipser de la salle pour répondre à l’injonction de la souveraine. L’audience touchait à son terme.
 
—  Nous n’avons plus qu’à prier les Dieux que les Hauts-Alfes nous accordent leur bénédiction… ou qu’un autre évènement ne vienne perturber le cours des choses.  

Sur ces paroles, elle fit évacuer la salle d’un geste de la main, puis quitta son trône pour s’avancer vers son ami d’enfance. Elle lui adressa un sourire moins formel que les politesses qu’ils avaient échangées au début de leur entretien et le convia à gagner les appartements qui lui avaient été attribués. Elle le rejoindrait un peu plus tard dans la soirée. Morzan lui rendit une expression pleine de tendresse, s’inclina et rebroussa chemin. Idril resta pensive un long moment, avec pour seule compagnie celle de sa Chef des armées. Ensemble, elles réfléchirent aux fâcheuses nouvelles apportées par Morzan, ainsi qu’aux conséquences qu’impliquait la défection des Orthodoxes et des Druides pour leur stratégie. Puis, Idril quitta à son tour la salle du trône pour retrouver ses quartiers privés.

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